Le dramaturge suédois s’entoure de comédiens magistraux pour sa nouvelle création sur la scène du théâtre Richelieu.

Poussière, dont le sous-titre est « Musique de mort », plante ses onze personnages sur une plage délabrée. Plus de trente ans qu’ils s’y retrouvent pour des vacances ensoleillées. Cette fois-ci, c’est le crépuscule. Les dix vieux, sans prénom, désignés par une initiale allant de A à J, viennent finir face à la mer. La fille d’H (Martine Chevallier), Marilyn (Françoise Gillard), les accompagne. Cette femme dite « attardée » les guidera de l’autre côté, un à un, derrière le grand voile qui sépare les vivants des morts.

On est happé par l’enchaînement des répliques, souvent courtes. La parole tantôt prosaïque tantôt métaphysique qui anime la rangée formerait une ola si les vieux assis face à nous avaient encore la force de se lever de leur chaise. Ils n’ont plus, en réalité, que l’énergie du ressassement. Le seul mouvement possible sera descendant, à l’image de la chute insoutenable de A, interprété par Hervé Pierre.
F (Christian Gonon) annonce la couleur de cet enfoncement progressif : « On est déjà morts, c’est juste une question de temps. Désolé. »

La vie a été dure – autant qu’elle l’a pu, semble-t-il. Bruno Raffaelli, G, un chauffeur routier, était bien seul dans son camion. Il a perdu son fils. Anne Kessler, C, discrète, touchante, a perdu sa fille. C’est comme ça. Parfois les enfants meurent avant leurs parents. Désolé. Dominique Blanc, B, mère trop tôt, n’a elle « pas eu le temps de devenir jeune. » Quant à D, le pasteur, on apprend tardivement qu’il a été violé avant l’adolescence ; Alain Lenglet, si juste, incarne un personnage si tendre qu’il se laissera doucement glisser, le premier, de l’autre côté. Quelqu’un dira plus tard que ce sont toujours les meilleurs qui partent le plus tôt.

Poussière est une pièce crue. « Ça pue la chatte sale ici. » Les gens rient. Après tout Lars Norén parle de comédie. Poussière est une pièce cruelle. Les mots féroces de A à l’encontre de sa femme B disent toute une existence faite de violence psychologique. Quand B, glacée, évoque des années de devoir conjugal subi, on la sent vengée : son mari a la déchéance la plus brusque, la plus accablante. Hervé Pierre, tout nu, rampe. Bruno Raffaelli, son double à la voix ronflante, se révolte contre cette image en le rouant de coups. Malheur aux faibles.

La faiblesse de Marilyn tient à son retard mental. Brutalisée par sa mère, elle se livre à des attouchements avec G, qui finit par la repousser. Comme on se tromperait sur le sexe d’un bébé ou d’un chien, on la prend pour un garçon. Françoise Gillard a un rôle muet. Elle irradie. La chanson de Marilyn, ânonnée mais reconnaissable, nous suit à la fin du spectacle. Le Message personnel semble adressé à B par F, à F par B, ce couple formé bien trop tard : Mais si tu crois un jour que tu m’aimes/Ne crois pas que tes souvenirs me gênent/Et cours, cours jusqu’à perdre haleine/Viens me retrouver.

En face de la décrépitude, il y a sur scène un autre objet d’indignation. Les « migrants » : le feu sur la plage, la mendiante, l’enfant qui décède, les housses mortuaires noires. L’allusion. Jugée par certains inutilement politisante. Au propos si poignant de cette musique de mort, quel besoin d’ajouter ce genre de message complaisant ? Ce n’est pas un message. Cela s’appelle l’actualité. La présence dérangeante des migrants sur nos côtes. Les seniors dont nous voudrions qu’ils se cachent pour mourir. L’actualité des maltraitances selon le maître Lars Norén, qui signe une pièce impitoyable.

Marion Baude

 

La pièce Poussière de Lars Norén est jouée Salle Richelieu – Comédie-Française jusqu’au 16 juin 2018.

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