La disparition de Jean d’Ormesson et l’unanimité des éloges qui lui ont été rendus m’ont permis de redécouvrir le plaisir de lire Pierre Lepape, le grand critique littéraire du « Feuilleton » du Monde qui pendant sept ans a enchanté ses lecteurs.

Tout en rendant hommage à la qualité d’écriture de Jean d’Ormesson (qui, tout au long de ses quarante romans, dans une filiation revendiquée à Chateaubriand, a honoré notre langue), Pierre Lepape salue le pétillement de son esprit, l’art d’enchaîner les anecdotes pour donner « l’illusion d’une conversation » avec le lecteur et celui de « faire briller le strass ».

Puis, percevant dans les derniers titres de l’auteur disparu une certaine inquiétude (Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit, Robert Laffont, 2013), Pierre Lepape s’interroge : à pratiquer un conservatisme bon teint, à avoir parcouru une carrière littéraire rectiligne sans aucun obstacle, comment peut-on parvenir à la gravité et à la profondeur quand domine l’envie de vivre et de plaire ? A la différence de Malraux, engagé en Espagne contre le fascisme, ou de Camus fils d’une mère illettrée, aux prises avec la guerre d’Algérie et le sentiment de l’absurde, quel aura été le vrai combat de Jean d’Ormesson ? Construire une œuvre littéraire à succès et devenir en même temps une star des médias et de la télé tout en convainquant l’Académie française, où il siège dès 1973, d’accueillir Marguerite Yourcenar ? La postérité jugera.

La lecture de l’article de Pierre Lepape dans le numéro 3544 de Télérama p.53-55 m’aura remémoré tous les bonheurs de lecture de ses biographies de Gide, Diderot, Voltaire, du Pays de la littérature (Le Seuil, 2003), et permis de mesurer son apport irremplaçable à l’éclairage des relations entre la langue, le pouvoir et la littérature.

Marc Sebbah
Fondateur du Prix du Jeune Ecrivain
Commandeur des Arts et des Lettres

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